Le projet Tavush en Arménie

Depuis 2009, le Département des Hauts-de-Seine mène une politique de coopération internationale décentralisée dans la région du Tavush, située dans le nord-est de l’Arménie. L’objectif consiste à relancer la production agricole et l'élevage bovin à travers des actions destinées à dynamiser l’économie locale et limiter l’exode rural. Le Département accompagne notamment la mise en place d'une filière laitière rentable et profitant aux habitants, de la production à la commercialisation.

Une mission de recherches archéologiques

Les déplacements intervenus dans le cadre de cette politique et les premières réflexions ont identifié un intérêt à conduire une démarche de recherche archéologique dans cette même région. En effet, alors qu’il est anciennement peuplé, le Tavush reste aujourd’hui très peu exploré, en comparaison des zones géographiques voisines, et son patrimoine culturel fait l’objet d’une protection encore insuffisante. Si les vestiges de son histoire chrétienne bénéficient d’une attention particulière, les périodes plus anciennes sont méconnues et méritent néanmoins d’être étudiées et valorisées. Documenter et évaluer l'état des sites archéologiques permettrait de contribuer à une prise de conscience de leur valeur patrimoniale ainsi que de leur nécessaire préservation. Cette démarche constitue un préalable indispensable au développement du tourisme culturel qui repose aujourd’hui principalement sur l’héritage chrétien.

Genèse du projet

En 2017, le Service archéologique interdépartemental a donc été chargé de mettre en place les partenariats nécessaires au développement d’un programme de recherches, d’établir la phase de définition du projet et de déterminer les axes de recherche à privilégier.

 

Les premières actions concrètes sur le terrain, financées par l’EPI 78-92, se sont déroulées durant l’été 2018.
En savoir plus : consultez la délibération votée le 31 mai 2018

 

Une collaboration étroite s’est mise en place avec la « Mission Archéologique Caucase », créée par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ainsi qu’avec plusieurs institutions arméniennes. Le projet repose également sur des partenaires locaux : les responsables culturels de l’Ambassade, le préfet du Tavush et des autorités scientifiques arméniennes de l’Institut d’archéologie et d’ethnographie et de l’Institut de géologie.

 

Le caractère partenarial du projet a permis de constituer une équipe franco-arménienne pluridisciplinaire (archéologie, anthropologie, géomatique, géologie) d’une dizaine de personnes, qui a eu la charge de piloter et de réaliser l’ensemble des actions de l’année 2018.

 

Ce partenariat comporte un important volet de formation des étudiants en archéologie, tant arméniens que français, afin d’élargir leurs connaissances aux diverses spécialités de l’archéologie (céramologie, archéozoologie, etc.) et aux sciences qui lui sont associées (géomorphologie et géomatique). La formation et le transfert de connaissances sont indispensables à la pérennisation de l’action conduite.

 

 

Le Tavush : une région au riche potentiel archéologique

Frontalier de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan, le Tavush constitue l’un des dix Marz (provinces administratives) de l’Arménie et occupe près de 3 000 km². Situé en plein cœur du Petit Caucase, son paysage est caractérisé par des montagnes fortement boisées plongeant dans les gorges du cours d’eau principal, l’Aghstev. 

L’Arménie est historiquement une zone de convergence entre l’Europe et l’Asie et un carrefour d’échanges entre différentes cultures. Pour autant, les recherches archéologiques dans cette partie du pays ont été peu développées. Les plus anciennes traces d’occupation remontent au Paléolithique moyen, comme en témoignent les outils en obsidienne laissés par des groupes néandertaliens dans la grotte de Hovk-1 (- 50 000 ans). Les périodes plus récentes sont également connues par l’intermédiaire de quelques sites, pour certains fouillés par la "Mission Archéologique Caucase" : Kalavan-1 (Paléolithique supérieur, - 16 000 ans), Getahovit-2 (Néolithique, - 6 000 ans), Berd et Kirants (Âge du Bronze ; - 1 500 ans). 

 

Au IXe siècle avant notre ère, l’empire d’Ourartou colonise une partie du Tavush, puis les Perses absorbent la région et l’intègrent à la Satrapie arménienne qui deviendra la Grande Arménie. Quelques sites majeurs de cette période ont pu être conservés, et en partie étudiés à, Dilijan, Ijevan et Noyemberian. 

 

Le "projet Tavush" vise précisément à contribuer à la connaissance des occupations montagnardes du Sud Caucase, notamment leur production matérielle, et à mieux comprendre les dynamiques de peuplement de cette région. Pour l’heure, la fourchette chronologique concernée par le programme de recherches s’étend sur 4 500 ans environ, depuis l’arrivée des premières populations d’agriculteurs sédentaires (6 000 ans avant notre ère) jusqu’à la période qui voit émerger une société complexe, hiérarchisée et installée au sein de véritables forteresses vers - 1 500 ans. 

Les opérations réalisées en 2018

Les premières investigations en laboratoire et sur le terrain ont eu pour objectif d’identifier les sites archéologiques à fort potentiel. Dans cette perspective, des recherches en laboratoire ont été conduites, en Arménie et en France, sous trois formes : 

  • recherche bibliographique sur la région (notamment une approche cartographique), à partir de sources s’échelonnant de la période soviétique jusqu’à aujourd’hui ;
  • analyse d’images satellites à haute résolution ;
  • création d’un système d’information géographique (SIG) destiné à recueillir, analyser et gérer toutes les données spatiales et topographiques issues des recherches.

Puis, au cours de l’été 2018, un travail de terrain a pu être réalisé par une équipe pluridisciplinaire, consistant en :

  • des prospections pédestres sur la base des indices révélés par les images satellites et des relevés photogrammétriques, par drone, des vestiges repérés ;
  • une enquête auprès des populations locales.

L’équipe de terrain a prospecté, durant environ 3 semaines, une aire de plus de 800 hectares située dans le cours supérieur de l’Aghstev et ses affluents. Cette zone est marquée par des dénivelés importants et un couvert végétal boisé qui a pu limiter la reconnaissance de certains sites.

Ce sont tout de même 123 indices d’occupation qui ont pu être répertoriés, incluant 55 zones d’épandages d’objets de diverses périodes, 35 aménagements (murs, puits, etc.) et 33 structures funéraires, en dalles de pierre (cistes) ou en tertres circulaires (kourganes). 

 

Au total, cette campagne a permis de découvrir 17 sites inédits qui n’avaient jamais été référencés par les Monuments historiques et culturels de la République d’Arménie. Ces sites s’inscrivent dans une fourchette chronologique allant du Néolithique jusqu’au Moyen Âge. 

 

Les relevés photogrammétriques effectués sur six de ces sites ont permis de distinguer, dans les micro-reliefs, des vestiges de constructions. Il a par ailleurs été possible d’affiner les données chronologiques et géographiques pour un certain nombre de sites anciennement référencés. Toutes les données ont été intégrées à la base de données cartographique créée (SIG). 

 

Parmi les sites inédits, se distinguent deux habitats du Bronze ancien (vers - 3 000 ans) présentant un fort potentiel et pour lesquels une fouille archéologique extensive pourrait être envisagée. C’est tout particulièrement le cas du site localisé à l’est d’Idjevan, capitale du Tavush, nommé "Lusahovit-1".

 

 

        

  Vues du site réalisées à partir des relevés photogrammétriques (© A. Mkrtchyan)

 

Il s’étend sur une surface d’environ 2 hectares et semble n’avoir subi aucune altération récente. Les images captées par drone suggèrent la présence de possibles murs entourant cet habitat installé à 1 730 m d’altitude, naturellement protégé par l’escarpement rocheux.

 

 

 

 

La forme et le type de décor des fragments de vases récoltés en prospection suggèrent une occupation unique du site, par une population rattachée à la culture Kura-Araxe, très peu documentée dans le Tavush.

 

      

 

Fragments de poteries caractéristiques de la culture Kura-Araxe.

 

Cet habitat fortifié serait susceptible d’éclairer la genèse de cette culture (appelée également Early Transcaucasian culture), qui apparait au milieu du IVe millénaire dans le sud Caucase (son berceau) puis se répand au IIIe millénaire dans l’est de la Turquie et en Iran.

 

Il s’agit donc là d’une opportunité rare pour la région qu’il convient de saisir afin d’en approfondir la connaissance. 

Perspectives pour 2019

Ainsi, les travaux prévus en 2019 relèveront de deux actions complémentaires : d’une part, la poursuite des prospections archéologiques dans les secteurs de la région encore inexplorés afin de dresser une carte archéologique la plus complète possible et, d’autre part, la mise en œuvre d’une campagne de fouilles à Lusahovit-1, sous forme de trois sondages répartis sur le promontoire. 

Compte tenu des résultats positifs offerts par le mode de fonctionnement de l’année 2018, le projet Tavush reste intégré à la « Mission Archéologique Caucase » du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et continue à bénéficier d’un financement intégralement porté par l’EPI 78-92. 
En savoir plus : consultez la délibération du 6 février 2019